Duel
En juin 2024, j’ai visité l’exposition Duels. L’art du combat au musée de l’Armée. Ça m’a donné l’idée d’une histoire que j’ai écrite un mois plus tard. Je l’ai publiée en janvier 2025 sur Medium, mais comme je souhaite tout avoir sur Substack, je la remets ici.
Le plus compliqué avait été de trouver un terrain. En plein air, mais assez discret pour ne pas éveiller l’attention de voisins ou de badauds, le tout à Paris ou à proximité d’une gare de RER. On avait tranché pour la Mare aux Canes dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye ; on s’y rendrait assez tôt pour éviter d’y croiser des troupes de scouts ou autres familles en goguette. Et puis, Saint-Germain-Laye apportait à la rencontre une atmosphère appropriée, mi-historique mi-sportive, entre le Camp des Loges du PSG et le château où était né Louis XIV.
En effet, Nicolas avait reçu, un dimanche qui sentait bon le début de l’été, le cartel suivant :
« Mademoiselle Violette Du Carave se juge gravement offensée par la conduite et les mots de Monsieur Nicolas Redoute lors de la soirée de la veille Samedi 28 juin à l’Engrenage, et demande réparation le dimanche 1er septembre, à 6 heures du matin.
Armes : à mains nues.
T-shirt, jogging et pair de tennis. Pas de gants ni de protection, ni de semelles en cuir ou en métal.
Cinq reprises de deux minutes.
Le combat cessera sur KO, soumission, ou sur l’avis des témoins du blessé.
Mademoiselle Violette du Carave a choisi Léa G. et Neige R. comme témoins, et laisse à Monsieur Redoute le choix du terrain et de ses témoins.
Bien cordialement,
Du Carave »
Nicolas avait pris cette lettre, imprimée sur une feuille A4 et dans une enveloppe plus habituée à recevoir des papiers administratifs que des invitations à se battre, comme une vaste blague. Conduites et mots offensants ? Pour être bien honnête, il ne s’en souvenait pas bien, malgré l’ibuprofène, les œufs crus gobés dès la sortie du lit, et le litron de Gatorade. Il envoya une photo de la lettre à son groupe WhatsApp « LA GROSSE CHIRE » à la recherche de quelques bons mots et d’esprit de camaraderie. Les messages qu’il recevra finiront d’embrouiller ses pensées : au moins trois amis lui proposaient d’être témoin, d’autres des suggestions de terrain. « Mais vous êtes pas sérieux ? » Ils étaient très sérieux. « Mais je vais pas casser la gueule à une fille ! » Eh bien pourquoi pas, ce n’était pas précisément ce qu’il avait demandé, la veille, entre une pinte de blonde et un gin tonic ? « J’ai dit ça moi ? » La veille, en effet, il s’était lancé dans une longue diatribe sur le féminisme qui se devait d’être totalement cohérent pour viser une égalité totale entre les sexes. Donc, si elles, les féministes, les femmes en général, les interlocutrices, peu importe, il pointait du doigt avec largesse, si elles voulaient vraiment l’égalité, il fallait qu’elles arrêtent d’attendre : un, que les hommes leur tiennent la porte, deux, que les hommes payent pour les restaurants et les verres, et trois, que les hommes se retiennent de les frapper. Ses amis passèrent sous silence son haleine de bière tiède et ses postillons qui se mêlaient à la transpiration de son auditoire.
En revanche ils exprimèrent clairement leur lourde désapprobation face à un ami de longue date qui faisait preuve de lâcheté en refusant le duel. Nicolas, as-tu du cœur ? ou des couilles ? Ou d’autres organes appropriés pour le conflit ? En plus, tu as demandé à pouvoir casser la gueule d’une femme, voilà, une femme te l’offre sur un plateau et maintenant tu te défiles, soi-disant par galanterie. Pas très viril de ta part, ou pas très féministe non plus, enfin on sait plus très bien avec toi. Que Nicolas pût s’excuser platement, il n’en était pas question, ni pour lui qui ne se souvenait même pas des faits reprochés, ni pour ses amis qui voyaient toute forme de politesse comme une débandade. Nicolas redécouvrait ses amis d’école, les compères de ses années de beuveries, qu’il surnommait affectueusement ses mousquetaires. Les voilà qu’ils prenaient leur surnom un peu trop au mot ! Les œufs crus remontaient dangereusement. Il les soupçonna de conspirer avec la partie adverse pour le plaisir d’un spectacle de gladiateurs au rabais. Il fallait bien se divertir, après des journées devant des tableaux Excel ou des slides Powerpoint, ou les deux. Et il fallait bien défendre son honneur donc : de toute manière, ça serait elle qui se débinerait le jour J, la Violette, avec ses cinquante kilos toute mouillée et son prénom de merde.
C’est ainsi qu’il se retrouva à la Mare aux Canes, à la fin de l’été, accompagné de deux mousquetaires très sérieux, et faisant face à trois jeunes femmes qui décidément ne rigolaient pas du tout non plus. Derrière elles, parmi les premières feuilles mortes, se trouvait une glacière, rigide et bleue, qui lui donnait l’impression perturbante que les trois jeunes femmes comptaient pique-niquer sur son corps sans connaissance après l’affrontement. Violette, toujours aussi petite, gracile dans son combo jogging et sweatshirt gris, vint lui serrer la main en silence avec un regard particulièrement vide. L’une des témoins rappela les règles. Impossible de parlementer, se dit Nicolas, je vais vraiment devoir lui casser la gueule à cette pauvre folle.
Il se félicita d’avoir pris des cours pendant l’été, entre deux mariages et trois longs weekends entre copains. La semaine, il prenait des cours de boxe anglaise grâce à une application qui lui permettait de papillonner de cours en cours, de salles en salles. Ces cours consistaient à moitié en des séances de musculation, suivies de l’apprentissage de quelques techniques contre des sacs. Il n’avait pas dit à ses coachs d’un soir que c’était pour un duel à mains nues qu’il s’entraînait, encore moins avec une femme qui devait faire la moitié de son poids. D’ailleurs, il n’était pas monté sur les rings qui trônaient au centre des clubs, mais avait été relégué du côté de la rangée de lourds sacs noirs, qui faisait un bruit sec et neutre quand il les frappait. Il ne s’était jamais battu de sa vie. À vingt ans, il avait bien voulu essayer quelques fois, contre les videurs de boîte de nuit ou les mecs qui draguaient d’un peu trop prêt sa petite copine de l’époque, mais avec la trentaine venait la sagesse, et surtout de légers maux de dos suspects.
Tout en s’exerçant avec conviction dans les sacs de frappe, il avait pu assister à quelques matchs avec fascination. Il enviait les boxeurs plus expérimentés qui n’avaient pas peur, ni de cogner, ni d’être cogné. Il s’était dit qu’il ne viserait pas le visage, qu’il faudrait juste faire peur un bon coup. Mais tout de même, entre l’heure matinale, le lieu reculé dans la forêt, la glacière bleue, et surtout l’entreprise surréaliste d’un duel en 2024 entre deux bobos parisiens, il eut l’impression d’être dans un mauvais rêve et vérifia d’un coup d’œil ses propres habits. Non, il n’était pas en pyjama ou même tout nu. Oui, pas de doute, il était bien réveillé et tous ses amis avaient décidé que c’était parfaitement normal, ce qui se passait là.
La première reprise lui donna de l’espoir : Violette esquivait bravement ses coups, il était arrivé à lui frôler l’épaule une fois ou deux (pas le visage, surtout, pas le visage), et elle avait déjà l’air tout essoufflé. Les coups de poings de Nicolas fusaient avec familiarité et il retrouvait le plaisir d’une bonne séance en club après le travail. Tout son corps bougeait avec rythme, ses bras en avant devant sa tête, sa tête recroquevillée, son dos un peu crispé, ses jambes bien écartées. Il manquait juste l’odeur du sac de frappe en plastique, les cris qui résonnent et la bière après l’effort. Un témoin sonna la fin de la première reprise, il but une gorgée d’eau et proposa à Violette d’en rester là. « Non, on continue. » « C’est toi qui vois. » Deuxième reprise, il la frappa un peu plus fort du côté de la pommette droite, et il se mit à penser qu’après tout ce cirque il s’y mettrait bien sérieusement, à cette histoire de boxe, et puis ça lui faisait vraiment du bien de se réveiller tôt pour être dans la nature, quand une vive douleur jaillit de son nez. Puis une deuxième, incroyablement plus forte, entre ses deux jambes bien écartées comme on lui avait pourtant dit de le faire. Ses genoux se dérobèrent et il croisa le regard de son adversaire enfin expressif d’une rage intense. « Mais d’où ça sort ça, ? »
Le premier coup avait provoqué un vif plaisir chez Violette, qui sentait le cartilage du nez se tordre dangereusement sous ses jointures, et le sang bien rouge qui coulait de la narine confirmait qu’elle avait visé juste. L’autre coup lui avait donné un sentiment plus honteux. Il faut dire, ce n’est pas très fair-play de s’attaquer à une telle faiblesse chez un homme, et puis la mollesse du sexe de Nicolas était moins satisfaisante que la dureté du cartilage de son nez. Jusqu’à présent, elle n’avait connu que des coques de protection comme adversaires, qui l’avaient habituée à frapper de toutes ses forces. Sa propre violence l’avait surprise. Mais le cri qu’elle arracha à l’homme maintenant à terre écarta ses derniers doutes.
Violette avait pris en grippe Nicolas bien avant ses postillons et ses théories féministes. « Nicolas » était avant tout pour elle un nom familier qui accompagnait chaque brunch entre copines et chaque soirée dans des bars depuis qu’il fréquentait Sandra. Sandra était sa plus vieille amie : elles s’étaient rencontrées au lycée et ne s’étaient plus jamais quittées, une amitié faite de longues heures de discussions philosophiques, de potins en tout genre, et de sorties en boite. Alors, quand elle avait finalement rencontré Nicolas, à l’Engrenage, ce samedi à la chaleur lourde et poisseuse, elle n’avait pas été surprise par son apparence : brun à lunettes, barbe de quelques jours et chemise bleue, il ressemblait à tous les hommes que son amie avait pu lui montrer sur Hinge et Bumble. Mais lui avait été un condensé d’emmerdes.
Elle avait découvert en Sandra une exégète fanatique du discours amoureux. D’abord, ils s’étaient tournés autour consciencieusement, puis avaient couché quelques fois ensemble, ce qui laissait présager à l’amie de Violette des plaisirs plus réguliers et constants encore. Plaisir rare aussi : Nicolas proposait de lui-même des dates précises et des endroits sympathiques, entre le petit bar intimiste et le restaurant de cuisine exotique. Jusqu’à présent Sandra avait eu plutôt l’habitude de conquêtes passives dont les expressions favorites étaient : « comme tu veux, » et « tu fais quoi ? » Elle se laissait mener, pour une fois, avec plaisir ; l’empressement de Nicolas, certes inédite, lui faisait baisser sa garde d’ancienne combattante de l’amour. Mais abruptement, la situation avait dégénéré. Juste au moment où elle s’attachait de bonne foi à Nicolas et commençait à parler de lui comme de son petit copain à Violette, il lui révéla qu’il sortait d’une relation longue, sept ans, et qu’il ne souhaitait pas de « relation sérieuse » pour le moment.
Elle se dit qu’il fallait mettre son mal en patience, et consentit à continuer à se revoir, sans sérieux donc. Brusquement, il fallait jouer à la détachée, la fille qui ne répond pas tout de suite, qui n’attend rien et qui est toujours partante. Ils avaient continué l’exploration de leurs corps et de restaurants à la mode, avec cette-fois-ci l’exercice pour Sandra de ne pas trop s’énivrer.
Sandra était donc à la recherche d’un signe, et Violette savait qu’il ne viendrait jamais. Chaque rencontre, chaque message, devenait l’objet d’un long décryptage pour en arriver à la même conclusion : l’attente et l’incompréhension. Nicolas avait toujours une excuse. Il y avait celle récurrente des longues journées de travail, suivies de messages dans la nuit pour espérer quelques plaisirs rapides sans petit-déjeuner le lendemain. Il y avait eu la gestion de crise lors d’un énième verre entre copines, à cause de l’excuse d’un long voyage avec son groupe d’amis, qu’il lui avait annoncé la veille avec un vicieux et petit « ah je ne te l’avais pas dit ? » quand elle avait commencé à envisager des vacances avec lui, en tout bien tout honneur évidemment. « Mais vous vous rendez compte, les filles ? » On se rendait bien compte, oui, on était énervé, on avait dressé les listes des griefs, mais Sandra avait déçu ses amies en revenant gentiment dans le giron de Nicolas, une fois les vacances finies.
Elle devait aussi jouer la comédie avec les groupes d’amis du garçon, jouer à la bonne pote libérée sexuellement qui le regarde en souriant quand il parle à une autre femme en se rapprochant dangereusement. Toutes ces tortures étaient suivies de terribles délices, des cadeaux, des rendez-vous millimétrés, des mots ou des gestes qui laissent à penser que… Elle avait même rencontré sa famille, certes en tant qu’ « amie proche. » Sandra voulait embarquer Violette dans cet espoir fou. Oui, après ce purgatoire de quelques mois où Nicolas explorait une liberté inconnue après toutes ses années de captivité, il reviendrait sous le giron d’une monogamie plus conventionnelle. Mais Violette savait qu’il ne se déciderait jamais à cette servitude volontaire, et pourquoi le ferait-il ? Il avait le beurre et l’argent du beurre. Au début, elle avait souri gentiment, elle avait rassuré Sandra de manière de plus en plus créative, mais sa patience s’amenuisait de mois en mois. Car oui, c’était bien en mois qu’on mesurait cette épreuve pour le cœur de Sandra et pour l’amitié des deux filles.
Sandra, quant à elle, ne savait plus à quel saint se vouer. Elle avait lu Mona Chollet et bell hooks. Elle avait testé les stages de yoga en silence et végétariens pour se recentrer sur ses chakras, les retraites en monastère, et les cours de pole dance à talons, tout en emmenant à chaque fois la pauvre Violette dans ses aventures. D’ailleurs, Violette avait préféré le yoga en silence, car au moins son amie ne pouvait pas lui parler de Nicolas pendant une bonne semaine. Mais rien ne marchait pour reconstruire son ego piétiné. Régulièrement, elle prenait de bonnes résolutions, et jurait à ses amies que ça y est, cette fois-ci, c’est fini, elle était enfin lucide ; elle coupait les communications. Cela ne durait guère longtemps. Elle avait téléchargé à nouveau les applis dans l’espoir de rendre jaloux Nicolas, mais celui-ci avait pris ça comme un signe en sa faveur : il lui avait offert le livre Polysecure, Attachment, Trauma and Consensual Non monogamy pour Noël.
Parfois, Violette s’imaginait en train de prendre les deux épaules de Sandra entre ses doigts crispés et de la secouer un bon coup pour la réveiller. Même lui foutre une bonne paire de gifles comme dans les films encore en noir et blanc. « Reprenez-vous madame ! » Elle ne se trouvait pas très bonne amie dans ces moments-là, toute cette rage lui faisait peur et honte. Mais il faut dire que c’est exaspérant de voir son amie, super diplôme, super carrière, super corps, super cerveau, super potes… se vautrer dans la fange d’un homme médiocre. Tout ce potentiel, gâché, et par qui ? Et surtout, ça prenait du temps, du temps qu’on aurait pu passer à autre chose, peut-être pas trouver un remède au cancer ou la paix au Moyen-Orient, mais au moins parler de sujets plus nobles, de philosophie ou d’art, ou plus légers, comme les derniers potins ou la dernière téléréalité. Quand elle avait vu Nicolas, avec sa diatribe et sa chemise bleue, elle s’était dit que le plus simple, c’était de s’en prendre à la source du problème. Venger l’honneur de son amie. Casser la gueule à cet abruti. Et puis, il fallait rentabiliser tous ces cours de krav maga qu’elle n’avait jamais pu mettre à contribution contre les frotteurs du métro et autres dangers publics. Elle avait toujours rêvé de jouer à la justicière, elle se contenterait d’un duel, faute de mieux. De toute manière, elle n’avait ni épée ni arme à feu chez elle, ça ferait donc l’affaire.
Le cri paniqué de Nicolas fut suivi d’un long silence, seulement ponctué par des foulées d’un joggeur du dimanche qui passait par là. Celui-ci regarda la scène de loin, sans s’arrêter, et continua avec la même régularité : peut-être avait-il décidé que tout cela ne le regardait pas, ou peut-être que rien ne pouvait troubler son entraînement au Paris-Versailles. Ou bien il en avait vu d’autres, et des plus folles encore, pendant ses sorties forestières. Les témoins d’abord interloqués décidèrent rapidement de s’arrêter là. Les témoins de Violette sortirent de la glacière deux sachets de petits pois congelés pour l’homme encore à terre, les appuyèrent sur les blessures de Nicolas. Puis les trois femmes partirent sans un mot ni célébration, encore sous le choc peut-être. Les témoins de Nicolas l’amenèrent aux urgences. Il resta vague pour expliquer ce qui lui était arrivé au médecin, qui n’était, bien sûr, pas tout à fait dupe. Il le rassura sur sa fertilité et le renvoya chez lui.
Le récit du duel se partagea, du côté de Nicolas comme du côté de Violette. Les témoins s’empressèrent de diffuser des comptes-rendus de la rencontre. Certains évidemment commentèrent le manque de fair-play de la jeune femme, quand d’autres rappelèrent qu’aucune des règles du duel n’interdisait ce type de coup. On s’entendit à prohiber de telles pratiques pour les prochaines fois. Car en effet, il y eut des prochaines fois : une épidémie de duels se propagea dans les cercles des deux adversaires. D’abord on entendit parler d’une des témoins de Violette, qui, galvanisée par ce qu’elle avait vu, entreprit de casser la gueule à un collègue qui lui avait fait une blague désobligeante. Ensuite ce fut deux hommes qui plus classiquement se battirent pour une histoire d’adultère. Et puis on s’envoya des cartels pour un rien : un tweet offensant ou diffamant, une rivalité au travail ou en amour, une insulte lors d’un afterwork… Mais peu aboutirent dans des vrais spectacles ou des bains de sang. Les gérants de clubs d’art martiaux les plus malins sentirent la tendance, et proposèrent des ateliers ou des forfaits pour apprendre à en découdre en un rien de temps, et surtout pour se battre assez pour avoir l’air convaincant, mais pas trop pour finir au commissariat.
Sandra apprit par un de ces comptes-rendus le duel entre son amant et son amie, et cela bien plus tard. Elle ne sut pas bien pour qui prendre parti : elle ne saura jamais que le duel avait eu lieu pour son honneur, Nicolas non plus d’ailleurs. Violette avait consciencieusement caché ses motifs à tous les partis impliqués dans l’affrontement. Nicolas, quant à lui, avait tout bonnement oublié de parler à Sandra de toute cette affaire ; l’été était une période propice à son détachement caractéristique. Évidemment, après la rencontre, il avait eu encore moins de motifs pour discuter de cet évènement humiliant avec son « amie proche ». En tout cas, le duel ne changea rien dans l’immédiat. L’idylle toxique, les sorties fumeuses de Nicolas, les séances d’exégèse entre copines, tout cela continua encore un moment. Mais Violette écoutait avec bien plus de patience les jérémiades de son amie, il lui suffisait de penser à la dureté du nez et à la mollesse du sexe de Nicolas pour sourire à Sandra avec une compassion et une gentillesse qui avait failli finir par manquer. Cette dernière fut petit à petit envahie par une honte diffuse. Violette avait réussi à faire preuve de quelque chose qui lui faisait défaut, et sa présence l’irrita de plus en plus. Elles se brouillèrent complètement pour un prétexte insignifiant et prétendument décorrélé du duel. Comment finit le purgatoire de Sandra ? Violette ne connaîtra jamais le fin mot de cette histoire-là.
Nicolas, pendant quelque temps, n’osa plus regarder dans les yeux ses deux témoins. Mais tout passe, et le groupe « LA GROSSE CHIRE » finit par en rire à gorge déployée, de la bravoure du héros et de la folie de Violette. Le plus compliqué pour lui, c’est qu’il fallut se pointer au travail le lendemain, avec un bandage sur le nez et un coquard sous l’œil gauche. Ses collègues le regardèrent comme une bête curieuse, sans trop oser lui demander ce qui lui était arrivé pendant son weekend. Dans l’atmosphère feutrée de la Défense, entre les écrans, les salles de réunion et les îlots de l’open-space, il rappelait à tous quelque chose de sauvage et de nostalgique. Il prétendit maladroitement à un accident de vélo, mais son balbutiement laissa à tous le loisir d’imaginer autre chose, une rixe dans un bar ou une boîte de nuit. Ouvertement, on se scandalisa, mais tout bas, Nicolas forçait à une admiration secrète. Derrière ce jeune homme policé se cachait donc un vrai bonhomme avec sa part d’ombre et ses sautes d’humeur. Il acquit la sympathie de quelques managers plus seniors qui lui offrirent des bières, et, un peu plus tard, une belle promotion. Il ne remit jamais les pieds dans un club de boxe.





