La flemme d'écrire
IA et écriture automatique de romans de genre
Vous l’avez peut-être vu dans C ce soir, mais Damasio l’admet : il utilise l’IA pour écrire son prochain roman. Il dit combien cela l’aide dans ce qu’il appelle son « artisanat », car il considère son métier comme artisanal. L’outil proposerait des trames narratives, des univers ou des personnages “au même niveau que mon artisanat”. Il conclut : c’est un outil qui va lui permettre de déployer son artisanat plus finement. Tout cela ne m’a pas tellement surpris, car il en parle dans son dernier livre, Vallée du Silicium, dont on a parlé dans un épisode de Torchon en 2024. Dedans, il désapprouve la voiture autonome, “une énième paresse”, les Apple Store, “un univers clos qui prétend être ouvert”, le métavers, “stade régressif fusionnel”, la santé préventive, “c’est donner ton caca au Big Data pour préparer la Big Cata”… (c’est une vraie citation, je n’invente rien.) Mais l’IA générative, il trouve ça TROP BIEN, et on ne comprend pas bien pourquoi sa technophobie un peu primaire s’arrête là.
Notre théorie avec Sarah pendant l’épisode, c’est qu’il aime bien l’IA générative car il rencontre un développeur IA avec qui il s’entend vachement bien et qui le convainc totalement. En effet, dans son essai “Trouvère, portrait du programmateur en artiste”, il rencontre Gregory Renard, développeur en NLP (natural language processing) et… le courant passe super bien. “Greg est plus qu’un artiste, c’est un artisan”. Surtout, c’est un bon compagnon de beuverie (le mot “rabelaisien” est posé là assez rapidement). Damasio est un artisan, Greg est un artisan, ça boit des grosses pintes et ça mange de bien bonnes pizzas, alors finalement, l’IA, c’est bien. Alain se retrouve en Greg.
Alors déjà, ce délire de Damasio sur le mot « artisanat », ça commence à me gonfler. Il l’utilise pour montrer qu’avant tout il est un humble “fabricant” de récits, et qu’il n’a pas d’ambition artistique de transcendance. Mais j’ai l’impression d’être à un marché de Noël où tout est produit artisanalement dans des usines gigantesques en Chine ou au Bangladesh. Il se trouve que je ne suis pas romancière, mais je fais du tricot depuis des années et je prends ça très au sérieux. La création artisanale, je m’y connais. Je pourrais m’acheter des pulls fabriqués en série, de meilleure qualité et à un prix plus réduit, et pourtant, en ce moment, je me tricote un pull Aran, inspiré des pulls irlandais pour pêcheurs. Le résultat sera moins réussi que si j’en achetais un, il y a déjà des irrégularités au niveau des bordures.
Mais la raison pour laquelle je fais du tricot, c’est certes pour le plaisir de la création accomplie, pouvoir montrer avec fierté mon pull à mes amis, mais la vérité c’est que je tricote parce que… j’aime bien tricoter. J’aime l’état un peu hypnotique dans lequel ça me met, j’aime décrypter des schémas, j’aime choisir la laine, j’aime cet effort-là. Quand je tricote, je tricote. Et quand j’écris, comme là, tout de suite, je vais peut-être utiliser des outils comme synonymo.fr et puis Grammarly pour les fautes d’orthographe, mais je ne vais pas utiliser d’IA pour générer le texte que vous lisez, car, si je n’aime pas autant écrire que j’aime tricoter, j’ai quand même un besoin viscéral de l’écrire, ce texte. Je suis énervée, il faut que ça sorte. Et tant pis s’il n’est pas bien foutu, si une IA fait un meilleur travail que moi.
Au-delà de la question éthique et écologique de l’IA, à quoi bon écrire un roman si c’est pour déléguer l’acte d’invention ou d’écriture à une machine ? Certes, écrire requiert un effort énorme pour un résultat le plus souvent médiocre, mais cet effort, c’est ce qu’on recherche, quand on est “artisan”, c’est le plaisir paradoxal de l’artisanat. C’est comme si un joueur de football professionnel voyait un robot meilleur footballeur que lui et se disait : « Oh ! Bah pourquoi se fatiguer ! Je vais déléguer ma carrière de footballeur à cette machine.”
La littérature de genre et l’écriture automatique
En plus, Damasio valide une critique négative que l’on fait souvent à la littérature de genre (science-fiction, policier, romance…) : leurs codes sont tellement stricts que tout est prévisible, le livre peut s’écrire sans intention première de l’auteur, de manière automatique, il n’a qu’à suivre un moule déjà bien expérimenté par d’autres. Si un algorithme est globalement une machine qui propose la version la plus probable de la réponse recherchée, évidemment, l’IA sera efficace pour créer des récits de science-fiction. La science-fiction serait donc, avant tout, un genre prévisible, sans aucune recherche d’originalité. Damasio se tire une balle dans le pied, il admet qu’il n’a pas grand-chose à apporter d’autre que les codes qu’il utilise, mais en plus il tire dans la foule des auteurs de science-fiction qui ont une ambition plus poussée. Tout ça pour quoi ? Pour faire le malin à la télévision en avouant à tous qu’il a la flemme d’écrire.
Ces dernières années, j’ai vu le soupçon de l’IA s’infiltrer dans la critique littéraire, et particulièrement dans la littérature de genre. Déjà, il y a l’idée que Freida McFadden “serait une IA”, et cela expliquerait le nombre de livres qu’elle publie depuis le succès de la Femme de ménage. À cela je réponds : Freida McFadden a publié des dizaines de romans avant La Femme de ménage, mais en auto-édition ou sur des plateformes de partage de manuscrits. Aujourd’hui, elle ne fait que les republier, cette fois avec une maison d’édition derrière. Freida McFadden n’a pas seulement du stock, mais elle vient d’une longue tradition de ce qu’on peut appeler des “auteurs alimentaires”, c’est-à-dire des auteurs qui publiaient jusqu’à 4 ou 5 livres par an pour pouvoir en vivre. Deux exemples de ce genre d’auteurs qui ont connu la célébrité : Gérard de Villiers pour SAS, ou Frédéric Dard pour San Antonio. Je ne mettrais pas ma main à couper, peut-être qu’elle utilise aussi de l’IA, mais vous savez, écrire un livre, pour certains, ça ne demande pas un effort démesuré de réflexion ou de motivation. En suivant une trame, en réutilisant les mêmes personnages et en n’ayant pas beaucoup de scrupules ni d’inhibition, vous pouvez écrire un livre rapidement. Il faut juste ne pas avoir la flemme.
Remplissage
La question du temps est cruciale pour un auteur, mais assez peu en parlent. Le seul exemple de livre écrit par une IA que j’ai en tête, c’est Courir l’escargot de Lauren Bastide. Elle y dit explicitement qu’elle utilise ChatGPT, car elle a un contrat d’édition pour ce livre et elle a raté sa deadline. Elle fait donc du remplissage. Elle l’avoue volontiers : “J’ai la flemme de raconter. C’était un projet ambitieux.” Peut-être que pour Damasio aussi, c’est le même usage : remplir, car il a la flemme.
Je n’ai pas envie de lire du remplissage écrit par des robots car les auteurs ont la flemme : j’ai déjà le “slop” des réseaux sociaux pour ça. À côté de mon activité pour Torchon, je suis freelance en marketing. L’une de mes activités, c’est l’analyse des réseaux sociaux : j’analyse ce que les gens disent en ligne pour le compte de grandes marques qui ont besoin de mieux connaître leur consommateur. Récemment, un ami freelance dans la même activité m’a confié son inquiétude : non seulement nous allons être remplacés par des IAs qui vont se charger à notre place d’analyser les contenus en ligne, mais les contenus eux-mêmes vont être produits par des IAs. Les réseaux sociaux seront donc, je le cite, “des robots qui lisent d’autres robots”.
Cette inquiétude me rend nostalgique ! Lors de ma toute première mission, analyser le lancement d’un mascara waterproof sur le marché anglais, je suis tombée sur une review où une femme disait, en substance, ceci : “je viens de me faire larguer, je ne fais que pleurer depuis 24 heures, et mon mascara tient ! Je ne recommande pas de se faire briser le cœur, mais je recommande ce mascara.” J’étais tombée sur ma première pépite, un moment suspendu où même quand on parle d’un objet aussi anodin que le mascara Maybelline Big Shot Waterproof, on peut trouver quelques phrases à la fois drôles, évocatrices, touchantes et surtout profondément humaines.
Proust le théorise dans sa préface à Sésame et le Lys de Ruskin, souvent renommée “La Lecture”. Les livres sont des sortes d’amis parfaits : les amis sont hypocrites, ils gardent leur masque social avec nous, et puis ils nous déçoivent (Proust n’avait pas une haute estime de l’amitié), alors que les livres nous permettent de nous connecter intimement avec un autre, sans ce filtre de la convenance sociale. C’est un peu la même chose avec l’internet anonyme : les gens sont sans filtre, pour le pire comme pour le meilleur. Ce que je veux dire, c’est que, non pas en tant qu’artisane mais en tant que lectrice, ça ne m’intéresse vraiment pas, de lire des choses imaginées par la version la plus probable d’un genre. Je ne veux pas lire du remplissage, et je pense qu’au fond personne ne veut lire du remplissage. Peut-être que j’ai déjà lu plusieurs livres écrits par une IA et je me suis fait avoir, mais, fondamentalement, je suis lectrice parce que je veux savoir ce qu’il y a dans les tripes du monde. Je veux créer des amitiés avec de vrais gens, je veux voir les erreurs dans les torsades et les bordures mal foutues. Je ne veux pas lire des textes lisses de personnes qui ont la flemme.
Signé : Léa Bory, qui s’est levée d’un très très mauvais pied ce matin.

PS : Damasio fait référence aux “trois blessures narcissiques” que théorisait Freud : Copernic avec l’héliocentrisme, Darwin avec la sélection naturelle, puis Freud lui-même, avec sa “découverte” de l’inconscient. Dans son interview dans Meta de Choc, Jacques Van Rillaer le rappelle : Freud n’a pas découvert l’inconscient, il l’a surtout réempaqueté sous un angle plus attirant, par exemple en mettant son nom après celui de Copernic et Darwin. Et Van Rillaer le souligne : il faut avoir un sacré ego pour se mettre au même niveau que Copernic et Darwin ! Ça n’a rien à voir avec la choucroute, mais j’en profite. Quand vous entendez parler des “trois blessures narcissiques de l’humanité”, vous entendez surtout les éléments de langage d’un très bon communiquant qui vend un produit assez cher : la psychanalyse. Damasio apprend des meilleurs !






"Je ne vais pas me forcer à lire quelque chose que personne ne s'est forcé à écrire". Ça a toujours été ma boussole de lecteur, qui s'applique à l'IA comme aux livres de gare ou aux produits d'édition qui ne sont pas inspirés par une nécessité quelconque.
Merciiii pour cet article j’ai applaudi dans ma tête (c’est pas si simple à faire) tout du long ! Que les CEO tech aient un côté techno-béat je le comprends, mais des gens soit-disant critiques comme Damasio… Ça me rappelle cet épisode de John Oliver sur l’AI slop où un startupper défendait un outil IA pour générer des chansons en disant « tout le monde déteste faire de la musique »… https://www.youtube.com/watch?v=TWpg1RmzAbc (PS : tes pulls sont très beaux !)