Strava
Surveiller et courir
J’ai écrit cette nouvelle en mars 2025, alors que mon mari allait courir son premier 20 km ; il court son troisième après-demain. Le plus frustrant, c’est qu’une semaine plus tard, l’Équipe sortait un article exactement sur ce phénomène que je ne croyais être qu’une invention de ma part.
Benjamin avait toujours trouvé l’obsession que sa femme avait pour lui et ses faits et gestes très attachante. Il venait d’une famille nombreuse et, noyé dans la masse d’une dizaine de marmots, il n’avait jamais réussi à attirer l’attention de ses proches. Il n’avait réussi à briller ni avec ses bulletins, qui affichaient des notes confortablement moyennes, ni avec son physique, tout aussi moyen, ni avec sa personnalité, d’une timidité parfois maladive. Mais quand il avait rencontré Alicia, une jeune femme américaine en échange universitaire dans la même école que lui, cela avait changé : elle avait trouvé en lui un petit copain fascinant, “So French!”, et lui avait enfin trouvé quelqu’un qui scrutait l’intégralité de son existence avec admiration et amour. Ce qu’il mangeait, ses choix de papier peint, son livre préféré, la manière dont il buvait son café… C’était sans fin. Elle documentait tout avec diligence, pour ses amis qui avaient suivi ses aventures d’expatriée. Sa timidité, petit à petit, s’était amoindrie, à mesure qu’Alicia commentait avec délectation le moindre détail de sa vie. Ils s’étaient mariés rapidement, leur diplôme à peine en poche : le beau château, le champagne et les photos à diffuser sur les différents réseaux sociaux, tout cela avait satisfait Alicia dans sa délectation de la culture française, et Benjamin dans son besoin de reconnaissance. La messe avait été belle si ce n’est un peu générique, son père avait fait un discours standard mais avec quelques indices qu’il avait vaguement fait attention à l’enfance de son fils, sa mère avait même laissé couler une larme. Enfin ! il était sur le devant de la scène, il pouvait s’épanouir…
À cette fascination pour la culture française de son mari, Alicia ajoutait un autre américanisme charmant pour un homme en quête de reconnaissance : le goût pour la surveillance technologique. Alicia savait en permanence où se trouvaient ses amis grâce à l’application d’Apple “Find My Friend”, qui lui permettait de connaître la localisation des personnes qui avaient consenti à la partager avec elle. Quand elle s’ennuyait, elle regardait la carte du monde pour suivre en direct la vie de ses amies, de Boston à San Francisco, de Berlin à Amsterdam — sans compter les publications de ses anciens camarades de classe, de sa famille, sur les différents réseaux sociaux où elle pouvait les trouver. Ainsi, elle avait réussi à prévoir deux ruptures, une grossesse et un coming out, rien qu’en remarquant les angles de photos prises différemment ou la localisation d’une amie chez ses parents pendant cinq nuits consécutives.
Benjamin postait finalement très peu, trop peu à son goût. Pendant longtemps, il avait refusé de partager sa position sur Find My Friend, arguant que ce n’était pas “dans sa culture”, un argument devant lequel Alicia ne pouvait que s’incliner, jusqu’à un week-end d’enterrement de vie de garçon où Benjamin avait été convié. Elle avait réussi à le convaincre d’enfin partager sa localisation car elle dormait mal la nuit sans lui, et il n’avait jamais arrêté le partage. L’autre lieu digital où elle pouvait assouvir son besoin de surveillance était Strava, une application qui permet d’enregistrer et de partager ses activités sportives notamment grâce au GPS de son téléphone. Benjamin n’avait jamais été un grand sportif, mais la course à pied répondait à la plupart de ses besoins de mouvement. Pas besoin de socialiser dans un sport collectif, pas besoin de beaucoup d’équipement : de la musique dans les oreilles et c’est parti. Pour la première fois, il avait téléchargé un réseau social, pour mesurer ses performances de course, et se mesurer aux autres : la durée, la distance, le rythme, la progression… Après chaque sortie, il se posait sur le banc en bas de chez lui pour lire en détail le compte rendu de ses performances, et pour se comparer à celles de ses amis. Naturellement, Alicia s’était mise à enregistrer ses propres séances de pilates et de yoga sur l’application — ce qui ne servait pas à grand-chose vu que cela n’activait pas la fonction GPS, mais lui permettait de mieux coacher son mari, avec un compliment bien placé sur un nouveau record, ou un commentaire rapide sur une sortie trop courte.
Mais cette obsession charmante se retourna contre Benjamin quand il se décida, comme un bon Frenchie, à tromper sa femme. En surmontant sa timidité adolescente, il s’était rendu compte que courtiser les femmes lui était devenu assez naturel, et son air de faux-timide plaisait beaucoup d’ailleurs. Non seulement Alicia avait sa localisation en permanence, mais en plus il ne savait jamais bien quand il lui prendrait l’envie de la consulter. Et il ne pouvait pas arrêter le partage : l’application aurait sournoisement envoyé un message à sa femme pour la prévenir de cette rupture digitale, c’était trop longtemps après le week-end entre copains, bref, couper le partage de localisation aurait été trop suspect. Il n’avait absolument aucune excuse. Il avait trouvé quelques opportunités en prétextant à sa femme des séances de coworking d’entreprise dans des hôtels qui proposaient aussi des salles de réunion, mais ce faux team-building avait ses limites, et ne pouvait devenir trop fréquent pour rester crédible. Il avait alors trouvé une autre astuce, qui avait en plus l’avantage d’allier santé et partie de jambes en l’air. Il trouvait le prétexte d’une sortie course à pied qui l’amenait jusqu’à l’appartement de sa maîtresse pour une étreinte rapide, et ensuite il revenait avec la même foulée. Ruisselant de sueur, il pouvait ensuite prendre une bonne douche sans éveiller le moindre soupçon.
Cette solution fonctionna un moment, mais c’était compter sans l’importance qu’Alicia accordait aux performances sportives de son mari — lequel, à coups de bons petits plats traditionnels français qui finissaient sur Instagram, prenait un peu de poids. Au milieu de sa douche, Benjamin entendit Alicia crier depuis le salon : “C’est bizarre Benjamin, ta dernière run a encore été upload en deux fois ! Il en manque une partie, au moins une demi-heure ! C’est dommage, ça casse ta moyenne, on dirait que tu as couru que trois kilomètres… Peut-être que tu devrais t’acheter une montre, comme Pierre, il a une Garmin. Il m’a dit que c’est plus precise que son téléphone. Et en plus elle te propose des entraînements personnalisés !”
Pendant quelques semaines, Benjamin se dit avec amertume qu’il n’avait d’autre choix que de mettre fin à ses aventures extraconjugales. Il reprit la course sans ravitaillement, mais le cœur n’y était pas. Même en augmentant le nombre de sorties pour se vider la tête, sa frustration ne faisait que grandir.
C’est au cours d’une de ses sorties frustrantes qu’il fit la connaissance de son voisin de palier, un étudiant fauché dont il remarqua tout de suite les chaussures Decathlon premier prix grisâtres. Le jeune homme avait l’air de ces illuminés qui couraient comme on va à la messe ou au stage de méditation. C’est bien simple, Benjamin avait l’impression qu’à chaque fois qu’il le croisait dans l’immeuble ou dans la rue, il était en train de courir. Après avoir échangé quelques mots à leurs premières rencontres (“courir sous cette pluie c’est l’enfer”, “belle sortie aujourd’hui !”, “je vous ai croisé l’autre jour ! Le fractionné c’est bien, vous pensez ?”, “je m’entraîne pour un trail”), Benjamin détecta rapidement l’opportunité qui s’offrait à lui dans ce moine de la course. Lors d’une sortie d’une dizaine de kilomètres, il eut le temps d’élaborer la combine suivante : il n’avait qu’à donner son téléphone à l’étudiant, le laisser courir avec en laissant Strava enregistrer la course, et pendant ce temps il irait voir sa maîtresse. Il faudrait lui demander de courir particulièrement lentement. Il le vit filer comme une flèche dans la direction opposée, avec ses longues jambes maigres, et se dit “qui peut le plus peut le moins”.
Évidemment, il fallait convaincre le voisin, et surtout rester discret sur les raisons d’une telle combine. Comme il est plus facile d’avouer son narcissisme que son infidélité, Benjamin prétexta qu’il voulait en mettre plein la vue à ses collègues et ses amis. En échange, il proposait de financer l’étudiant : les dossards pour les courses, les chaussures flambant neuves, la montre connectée… Il payerait tout, et surtout, il payerait pour sa discrétion.
Le voisin accepta sans trop poser de questions. Pour lui, ça ne changeait pas grand-chose : le plus compliqué était de se coordonner aux départs et aux arrivées. Ils se serrèrent la main, et l’accord fut conclu quand Benjamin lui offrit un legging avec une poche spéciale pour son téléphone.
Le stratagème marcha beaucoup mieux que prévu : le voisin, accro à la course, était toujours disponible. On aurait dit qu’il attendait chaque sms de Benjamin comme prétexte pour une sortie supplémentaire. Cela ne le dérangeait absolument pas de courir une fois de plus dans la journée. Chaque cadeau, chaque dossard ou chaque accessoire était certes accueilli avec plaisir et reconnaissance, mais il semblait à Benjamin qu’il aurait pu rendre ce service sans aucune contrepartie, par pur don de soi. De son côté, le jeune mari pouvait jouir de ses nouveaux talents de Don Juan, et il profitait de cette liberté avec empressement. Les longues foulées de l’étudiant lui permettaient de plus longues étreintes, et il n’allait sûrement pas s’en priver !
Peut-être aurait-il dû s’en priver un peu plus, s’était-il dit le jour de son trentième anniversaire. Dans le bar à vin qu’Alicia avait privatisé pour l’occasion, il avait soufflé les bougies de bonne grâce, et sa femme lui avait tendu une petite enveloppe contenant un mail imprimé à la va-vite avec l’imprimante de son travail. C’était un dossard pour le marathon de Paris, qui avait lieu quelques mois plus tard. Alicia avait parlé à tout le monde avec fierté des performances de son mari, des 5 kilomètres qui étaient devenus des 15 kilomètres hebdomadaires, au point qu’elle avait monté une cagnotte pour financer l’achat du dossard. Quelqu’un s’était exclamé : “À trente ans, il faut choisir ! L’œnologie, l’escalade, le podcast ou le marathon !” Benjamin avait pâli, balbutié, souri en s’exclamant : “Vous me surestimez !”, et il avait repris une gorgée de son verre en se disant qu’un stage d’œnologie n’aurait pas été si mal…
Il retourna le problème dans sa tête et l’examina sous toutes les coutures. Il pensa même à se faire les croisés lors d’un week-end au ski. Mais non, il n’avait pas le choix : il se retrouvait donc à devoir s’entraîner pour de vrai, et il n’avait que trois mois pour se remettre en état de course.
Il expliqua le problème à l’étudiant, qui l’écouta avec obligeance. Un léger sourire rempli de sagesse apparut sur son visage jusqu’à présent impassible. C’était l’occasion pour lui de transmettre ses connaissances à son apprenti d’infortune. Il lui envoya une dizaine de vidéos Youtube, trois articles de blogs spécialisés et ses deux applications payantes préférées qui génèrent des plans d’entraînement. Avec un air exalté, il lui proposa ensuite de courir ensemble, trois fois par semaine minimum. Les deux premières semaines furent particulièrement humiliantes. Benjamin finissait chaque course avec l’envie de vomir devant l’étudiant placide. Les deux semaines suivantes, il fallut se débrouiller tout seul : c’était les partiels. Il en profita pour courir seul, des sorties en matinée dans la nature pour se dégourdir les jambes, et enfin, quelque part dans la quatrième semaine d’entraînement, il y trouva le plaisir qu’il avait perdu il y avait quelques mois. Il connut des moments de plénitude absolue tôt le matin, à trotter dans la forêt, ses écouteurs vissés aux oreilles. Ces sorties de plus en plus longues lui faisaient redécouvrir les alentours, une nouvelle topographie s’ouvrait à lui. Lors d’une de ses sorties, il croisa un attroupement, où une femme se battait avec un homme. Il décida que cela ne le concernait pas ; tout ce qui le concernait, c’était le marathon. La pluie, les surcharges de travail, les verres entre amis, rien ne pouvait plus l’empêcher de s’entraîner. Et surtout pas sa maîtresse.
Celle-ci, d’ailleurs, lui en voulut beaucoup pour ce changement de rythme. Au début, il avait essayé de continuer de la voir, mais son entraîneur de voisin lui avait jeté un œil tellement déçu quand il lui avait tendu son téléphone en lui demandant de revenir à leur vieille combine “juste pour un jour de repos”, qu’il n’osait plus déroger aux règles du planning d’entraînement accroché sur son frigo. Au bout de quelques semaines, il se rendit compte que son obsession pour la course avait de toute façon totalement pris le dessus sur son besoin de transgression et de liberté, à moins que ce soit la fatigue musculaire qui endiguait sa libido. Sa maîtresse, déjà en compétition avec une épouse, ne supporta pas cette nouvelle concurrente : après quelques messages d’une trentaine de lignes et deux appels, elle se décida à rompre tout contact avec Benjamin, qui ne s’en rendit compte qu’une semaine plus tard. Cette rupture lui procura un vague sentiment de soulagement : il restait encore deux semaines avant le jour J.
Le marathon fut pour le moins laborieux. Il dut le courir seul, car l’étudiant avait un objectif de temps beaucoup plus ambitieux que le sien : d’ailleurs, son unique ambition était de le finir, sans vomir en cours de route. Lors des 42 kilomètres, à intervalles réguliers, il croisa Alicia accompagnée d’un groupe d’amis pour l’encourager : elle suivait son trajet en direct sur l’application du marathon grâce à son dossard connecté, et avait calculé à quels endroits se placer exactement pour qu’il puisse se sentir soutenu tout au long de la course. Pour l’occasion, elle avait même confectionné une pancarte avec écrit dessus : “YOU NEVER LOOKED SO HOT!”
Il arriva à finir le marathon avec un temps que tout le monde s’accorda à trouver honorable. À la fin, Alicia se jeta sur lui pour l’embrasser, et entre deux félicitations d’amis et de frères et sœurs, il ajouta ses 42 kilomètres et 195 mètres sur Strava, sous le titre “Course à pied le matin”. Il fit un signe de loin à l’étudiant, lui proposant de se joindre à eux pour fêter ça, mais celui-ci lui fit comprendre, d’un pâle sourire, qu’il préférait rentrer chez lui pour sa séance d’étirements et d’auto-massages post-course. Il se dit que c’était pour le mieux, leur amitié aurait été quasiment plus dure à expliquer qu’un adultère. Ils allèrent dans le même bar à vin que pour ses trente ans, et Benjamin se délecta de chaque compliment qu’il reçut ce jour-là. Toute cette attention, c’était encore mieux qu’à son mariage : ce n’était que pour lui.
Alicia était très fière de son mari. En trois mois de préparation au marathon, il avait enfin perdu le petit bide qui était apparu après quelques années de mariage, de sédentarité et de bœufs bourguignons, bide que même 15 kilomètres hebdomadaires semblaient pourtant ne pas vouloir faire disparaître au début.
Elle était allée jusqu’à s’autocongratuler, un verre de vin à la main : le marathon était exactement ce dont il avait besoin. Il s’était même mis à faire la cuisine pour être bien sûr d’atteindre ses objectifs nutritionnels, des plats qui n’avaient pas le charme de la vieille cuisine française, mais qui avaient le mérite d’être préparés plus régulièrement qu’un poulet rôti un dimanche par mois. Oui, son mari avait globalement plus belle allure, et sa nouvelle endurance ne se cantonnait pas qu’à la course à pied. C’est pourquoi elle avait été un peu déçue qu’après le marathon, Benjamin décidât d’arrêter la course. Cela l’avait étonnée, mais Benjamin lui avait dit qu’une fois l’objectif du marathon atteint, il avait du mal à se motiver à nouveau, et puis surtout, il attendait que ses pieds guérissent et que leurs ongles repoussent. Il lui promit qu’une fois qu’il aurait entièrement récupéré, il essayerait d’autres sports, comme l’escalade ou la boxe. Malgré tout, elle regrettait ces derniers mois. Tous ces entraînements lui avaient permis d’avoir plus de temps libre pour elle, et elle avait d’ailleurs tout juste trouvé un amant.
L’article de l’Equipe en question : https://www.lequipe.fr/Tous-sports/Actualites/Strava-comment-ameliorer-ses-statistiques-en-faisant-courir-des-gens-a-sa-place/1542914





